Raphael Sorin, « De Mao à la littérature »,
L'Express
, 6 juillet 1995

Militant de la Gauche prolétarienne, Jean-Pierre Martin s'était « établi » en usine. Après divers métiers, il a fini par prendre la plume. Tant mieux!
Il chantonne les premières mesures de « Blue Monk » en pianotant. Cheveux poivre et sel, fine moustache, regard intense, Jean-Pierre Martin voulait être pianiste de jazz. « Je suis l'enfant de Simone Weil et de Thelonious Monk. » A 47 ans, il a eu plusieurs vies; la dernière l'a figé à Lyon, dans le quartier de la Croix-Rousse. Militant maoïste de base (Gauche prolétarienne), il a travaillé comme « établi », après avoir fui le lycée Louis-leGrand. L'aventure le conduira en prison. Pendant dix ans, il bricole du côté de l'Auvergne. « Je faisais un peu de tout. Maçon. Fermier. » Il passe l'agrégation de lettres, préparée par correspondance, achève une thèse sur Henri Michaux, devient enseignant à l'université Lumière.
« J'ai envoyé mes premiers textes à Jacques Réda, pour la NRF, en 1992.» Pourquoi si tard ? Robert Linhart avait moins attendu avant de publier « L'Etabli»... « J'ai lu ce livre avec un peu de jalousie, à l'époque. Je voulais d'abord oublier l'usine, éviter le témoignage. Il m'aura fallu presque vingt ans pour y parvenir.» Il donne aujourd'hui deux livres en apparence très différents, «Le Piano d'Epictète» et «Le Laminoir», un recueil de chroniques brillantes, un roman plein de têtes écrasées, de chutes mortelles, de brûlures de l'acier en fusion.
Le long détour par Michaux l'a aidé à se retrouver. « J'ai été séduit par quelqu'un qui a toujours vécu et écrit à côté de l'Histoire, à distance d'elle. Il a bourlingué sur ses marges, aussi étranger au monde et au langage que l'établi peut l'être, à l'usine, au discours de ses compagnons de chaîne. » Chez l'auteur de «Epreuves, exorcismes », Martin a reconnu un rebelle haïssant les signes de cloisonnement et de hiérarchie.
En le fréquentant, Martin est-il devenu écrivain? La conclusion du huitième texte du « Piano d'Epictète», un envoi final, autorise à répondre oui, et même à dire que, sans doute grace à des débuts si retardés, il maîtrise déjà son art.
Evitant le double piège du misérabilisme et de l'angélisme, « Le Laminoir» est une réussite, l'équivalent moderne de « Travaux», le chef-d'oeuvre de Georges Navel, terrassier et apiculteur, ami de Giono. On y voit le jeune Simon « franchir le Rubicon des classes, aller au charbon, partir en franc-tireur sur le front de l'usine ». Martin a mis plus qu'une part de son expérience dans celle du personnage et l'a enrichie avec des traits ramassés au gré des rencontres. «Je me dédoublais tout le temps, attentif à ma tâche et à ce qui se passait autour de moi. Comme pour préserver ce qui, sinon, serait perdu à jamais. Une souffrance, une expression, les reflets d'argent mazouté de l'eau dormante d'un dock. Et il y a des clefs, bien sûr. L'un des établis m'a été inspiré par Serge July. La littérature m'a sauvé, comme elle a pu sauver Bukowski, dont je viens de lire “Factotum”, ou Marc Bernard. J'ai dégobillé ma bouillie idéologique en m'isolant à la campagne. J'avais surtout l'envie de rendre justice à ces visages que personne ne connaît. » « Le Laminoir » est donc une stèle où sont inscrits les noms de Momo le Savateur, Bébert et Roger, Tricard, l'inspecteur Heurtebise, la dame des douches, les figurants d'un combat toujours recommencé, d'un livre formidable.

Raphael Sorin