Cathy Bouvard, « Jean -Pierre Martin l'ironie du bout des doigts »,
Lyon capitale,
22 mars 1996.

Simon est un Don Quichotte des usines. Véhément, convaincu, désesperados d'une époque révolue, il est le personnage créé par jean-Pierre Martin dans « Le Laminoir ». Ivre de littérature, il répond à l'appel de la classe ouvrière après l'apparition de la Madone des métallos, pendant un cours à la Sorbonne. Il entre alors en voyage à l'usine. Inutile de demander à l'auteur si ce héros est son double oublié, ou son frère. Il est les deux, d'une filiation ancienne, bien certainement. Témoin penché à une rembarde de l'Histoire proche, Martin soutient mordicus que « le présent est solidaire du passé », « qu'il faut parler des ruptures et n 'accepter aucun reniement des 20 dernières années ». Pourtant, loin d'être un roman politique, ce récit est, à sa manière, une initiation. L'auteur n'envisage d'ailleurs ses propres écrits que dans la réaction à d'autres.
En écrivain « voyageur » il répond à une littérature contemporaine qui lui semble souvent trop « divinisée, opaque ou complaisante ». Alors qu'il affirme qu'«un petit malheur est toujours à l’origine de l’écriture », il riposte par un style jubilatoire, ironique, acerbe, planté dans une palpable réalité. Comme la savoureuse Felice lologeant dans une nouvelle de son recueil « Le Piano d’Epictète » : elle dévore par sa cuisine l’écriture de son poète de mari.
Publié d’abord par la revue de la NRF, Jean-Pierre Martin a eu le bohneur de voir rassembler ses nouvelles, chroniques et fantaisies chez José Corti. « Ma main droite écrit, dit-il, se nourrit de textes, je suis lecteur, pendant que ma main gauche joue, ironise, essaie, improvise ».
Ces deux mains explorent sûrement à leur manière ce mot qu'il aime tant le « Scherzo », qui est, en musique, l'art d'effleurer. Dans ce monde qu'il trouve trop plein de certitudes, d'assourdissements, il prône son droit à l'improvisation, au dilletantisme, « à l'exil heureux ». Né à Nantes, il ne se reconnaît aucune origine, même s'il a depuis 5 ans posé ses bagages à Lyon. Il dit imaginer qu’il restera ici quelque temps encore, mais ne veut surtout pas se sentir assigné à résidence ». Il souhaite demeurer dans l'incertain,
« résister, s'arracher à ce monde ».
Son écriture est énergique, brève, comme pour garder en mémoire le rapport conflictuel qu'entretiennent les paroles du quotidien et les ruses de l'écriture. Elle semble rivée dans une crainte et une tendresse dissimulées par beaucoup d'humour. Lorsqu'on lui exprime son admiration, il répond qu'écrire n'est jamais qu'« une forme de recherche, comme marcher, parler, voyager ou jouer de la musique ». Puis son regard malicieux glisse vers le dehors, abîmé dans la « petite poésie » du monde. « Ecrire, c'est communiquer une respiration » vient-il de dire. Simon traverse le bar dans un souffle.

Cathy Bouvard