Jean-Baptiste Harang, « Attention au départ »,
Le Magazine littéraire n°505, février 2011

Au train où vont les choses, un jour les choses iront au train, et il en passe des choses et des gens dans les trains : prenez la voiture 16 du TGV 9864, le Nice-Bruxelles, un jour comme un autre. Un peu plus de deux cents pages pour un bon millier de kilomètres, de la Très Grande Virtuosité. Le lecteur embarque à Marseille, le temps que Sébastien Fernandez, le conducteur, arpente le quai d'un bout à l'autre pour changer de poste de pilotage, prendre la queue pour tête puisque Saint-Charles est une gare de butoirs et qu'il faut repartir à contresens. C'est son quatre cent cinquième voyage, il aime son métier, sa machine, il l'appelle Alice. Parfois Alice prend la parole, cela surprend, mais elle garde la tête froide. L'auteur, lui, a dû monter à Nice, il voit dès les premières lignes les choses de sa place, les choses et les gens, il leur donne des prénoms qu'il finira par apprendre, Enzo, Rachel, Sandra, ou des titres provisoires, la psychanalyste de la voiture 16, la mère du beau jeune homme brun, l'ethnologue du proche.
Non, lui, on le connaît, l'ethnologue du proche, il s'appelle Étienne Mongoifler, on le prend pour l'auteur du livre, c'est son dix-huitième trajet, toujours dans la même voiture, il distribue des questionnaires, il s'intéresse aux relations sexuelles, il voudrait bien comprendre pourquoi les hommes sont des animaux comme tout le monde et semblent l'ignorer. C'est un scientifique. Alors, il observe, il écoute, donne des prénoms, identifie les dragueurs, se trompe. Ce n'est jamais le couple sur lequel il a misé qui s'enferme dans le coin nurserie tandis que les bébés s'abîment dans leurs couches. Mongolfier ne peut pas comprendre, avec ses théories à la noix...
Les autres sont moins professionnels, ils voient bien que le contrôleur ressemble à un acteur mais confondent Lambert Wilson avec Daniel Auteuil, sacré bavard, le contrôleur, et féru de psychanalyse, oui, parce que en fin de compte la psy s'appelle Laurence Fisher, elle est assise à côté d'un type qui lui rappelle Sami Frey, mais c'est le contrôleur qui lui tient la dragée haute. Le lecteur a tout faux, il le saura, vers la fin, grâce à « la passagère lilloise d'origine égyptienne », vous verrez bien. Son voisin est écrivain, elle est volubile, il se confie au point de lui lire le début de son livre « Je vibre à l'unisson de ce convoi humain, de ce grand corps imprévisible qui frémit de milliers de connexions secrètes, de sensations multipliées, d'infimes mouvements intérieurs. Et je sais que la séduction est toujours plus singulière et plus sublime que le sexe, que c'est à elle que nous attachons le plus de prix.» L'Égyptienne aime bien la dernière phrase. Faut dire que c'est plutôt mieux tourné que les élucubrations de Mongolfier, on dirait le début du formidable roman polyphonique de Jean-Pierre Martin, Les Liaisons ferroviaires.

 

Jean-Baptiste Harang